Qu’est-ce que le « totalitarisme inversé » ?

Le terme de « totalitarisme inversé » peut paraître trompeur, et l’on serait certainement en droit de discuter de l’usage d’un concept aussi lourdement chargé de significations et de références. Par « totalitarisme inversé », le philosophe politique américain Sheldon Wolin entend désigner un système politique original, qui ne relève ni de la démocratie, ni du totalitarisme historique.

Le désespoir est enraciné dans l’impuissance, et l’impuissance n’est pas une conséquence involontaire mais bien une conséquence calculée du système . (Wolin, 1996)

Suite aux attentats du 11 septembre, les États-Unis entreprirent, sous la présidence de G.W. Bush, de changer profondément le système politique américain. Sur le plan politique et institutionnel, ce changement mit en œuvre une extension importante du pouvoir exécutif aux dépens de la séparation des pouvoirs et aux dépens de la population. Ces changements entrainèrent un profond remaniement de la doctrine des « checks and balances ».

Avec le Patriot Act de 2001, le gouvernement Bush s’accordait, entre autres, des droits de surveillance électronique inouïs, autant de la population nationale, que de toute personne d’intérêt à l’étranger. Ces mesures avaient comme conséquence, ou peut-être même comme but la restriction des droits de la défense, des droits à la vie privée et de la liberté d’expression.

Loin de se limiter aux seuls États-Unis, la surveillance et l’intervention peu ou pas règlementée des services de renseignement étaient conçues pour être internationales, et donc détachées de tout droit international en matière de collection de données ou d’interventions.

Si le Patriot Act constitue le versant le plus connu de la « guerre contre le terrorisme », il ne représenta pourtant pas la seule tentative d’empiéter sur les droits et libertés fondamentaux. Dès 2005, il fut secondé par le programme Total Information Awareness, puis suivi par le Patriot Act II qui prévoyait déjà de constituer « une banque de données génétiques d’individus suspects, lesquels pouvaient être absolument n’importe qui puisque l’administration pouvait y faire figurer des personnes soupçonnées d’« association » avec d’autres personnes elles-mêmes « soupçonnées » de terrorisme. » (Sidel, 2006, 27)

De même, l’État américain s’accordait le droit de détenir toute personne sur simple soupçon de terrorisme. Le concept du terrorisme ayant été élargi de manière à impliquer la possibilité de tout « actes violents ou dangereux pour la vie humaine ». (ibid.)

Bien que remis en question pour leur caractère anticonstitutionnel, et pour leur « mise à rude épreuve » des droits de l’homme et du droit international (Jones & Howard-Hassmann, 2006, 68), ces mesures n’ont cessé d’être reconduites jusqu’en 2020.

Bien qu’on en discutait moins, ces changements furent également également mis en place en Europe. Pour prendre l’exemple français : du 14 novembre 2015 au 1er novembre 2017, « plus de 10 000 mesures administratives ont été prises, parmi lesquelles 4 444 perquisitions administratives, 754 arrêtés d’assignation à résidence, 656 interdictions de séjour, 59 zones de protection et de sécurité (ZPS), 39 interdictions de manifester, 29 fermetures de salles ou débits de boisson, 6 remises d’arme et 5 229 arrêtés autorisant des contrôles d’identité, fouilles de bagages et de véhicules » (Vauchez et al. 2018).

Huit ans après la mise en place du Patriot Act, en 2008, le politiste américain Sheldon Wolin proposait une lecture politique des conséquences de la « guerre contre le terrorisme ». Si son interprétation visait en premier lieu les États-Unis de G. W. Bush, nous pouvons reconnaître sans hésitation qu’elle a fini par s’appliquer tout aussi bien à l’Europe.

Le concept central de l’analyse de Wolin est celui du « totalitarisme » inversé. Il va sans dire que la notion de totalitarisme risque d’être aussi polysémique, aussi contestée et sémantiquement aussi usée que celle de la démocratie. Tenons-nous en, pour éviter l’interminable discussion sur les caractéristiques principales du totalitarisme ou de la démocratie, aux définitions qu’en fournit Wolin lui-même.

La démocratie

L’on l’on définissait rapidement la démocratie idéaltypique de l’après-guerre occidental, on pourrait citer les 4 principes du gouvernement représentatif de Bernard Manin : les dirigeants démocratiques sont élus à intervalles réguliers, malgré cette élection, ils préservent une certaine indépendance décisionnelle des électeurs, alors que les gouvernés ont le droit de s’exprimer librement, notamment en matière de choix et de décisions politiques et les décisions gouvernementales sont soumises à des débats publics. (Voir Manin, 2012, 17-18)

Le principe de la représentation suppose donc une population qui, d’une part, comprenne les décisions politiques, qui soit informée de ces décisions et de leurs raisons et qui, idéalement, intervienne activement dans le débat public. C’est aussi ce que Wolin en retient :

Dans un système véritablement démocratique, par opposition à un système pseudo-démocratique dans lequel on demande à un « échantillon représentatif » de la population s’il « approuve » ou « désapprouve », les citoyens seraient considérés comme des agents participant activement à l’exercice du pouvoir et contribuant à l’orientation des politiques. Au lieu de cela, les citoyens ressemblent davantage à des « patients » qui, selon la définition du dictionnaire, « supportent ou endurent (un mal quelconque) avec sang-froid ; souffrent longtemps ou sont indulgents. » (Wolin, 2008, 60)

Une démocratie au sens moderne du terme, même dans sa version la plus simple, implique une population informée et active.

Le totalitarisme

Qu’en est-il alors du totalitarisme ? Sans surprise, le totalitarisme inverse l’ordre démocratique :

Avant tout, il s’agit de la tentative de réaliser une conception idéologique et idéalisée d’une société comme un tout systématiquement ordonné, où les « parties » (famille, églises, éducation, vie intellectuelle et culturelle, économie, loisirs, politique, bureaucratie d’État) sont coordonnées de façon préméditée, voire par la force si nécessaire, pour soutenir et promouvoir les objectifs du régime. La formulation de ces objectifs est monopolisée par les dirigeants. (Ibid., 46)

Inversion donc de l’orientation du pouvoir : dans le totalitarisme, les gouvernants bénéficient d’une indépendance quasi parfaite de la population. Le gouvernement devient autoritaire au sens le plus radical :

Dans les régimes totalitaires classiques, on partait du principe que le pouvoir total exigeait que l’ensemble des institutions, des pratiques et des croyances de la société soient dictées d’en haut et coordonnées (gleichgeschaltet), que le pouvoir total ne pouvait être atteint que par le contrôle de tout depuis le sommet. (Ibid.)

Bien évidemment, aucun système totalitaire n’a jamais réussi à mener jusqu’à bout ce type de pouvoir, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Le « totalitarisme inversé »

Le terme de « totalitarisme inversé » peut paraître trompeur, et l’on serait certainement en droit de discuter de l’usage d’un concept aussi lourdement chargé de significations et de références. Parce que quand bien même, le totalitarisme inversé ne relève tout d’abord pas du totalitarisme, à proprement parler, il n’en maintient pas moins la détermination négative. Par « totalitarisme inversé », Wolin entend désigner un système politique original, qui ne relève ni de la démocratie, ni du totalitarisme :

En inventant le terme « totalitarisme inversé », j’ai plutôt essayé de trouver un nom pour un nouveau type de système politique, apparemment dirigé par des pouvoirs totalisateurs abstraits, et non par un pouvoir personnel, qui réussit en encourageant le désengagement politique plutôt que la mobilisation de masse, qui s’appuie davantage sur les médias « privés » que sur les agences publiques pour diffuser une propagande renforçant la version officielle des événements. (Ibid., 44)

Il faudra donc distinguer le « totalitarisme inversé » du totalitarisme à proprement parler, dont en fin de compte, il ne retient presque plus que le nom :

Le totalitarisme inversé fonctionne différemment. Il reflète la croyance selon laquelle le monde peut être modifié pour s’accorder avec une gamme limitée d’objectifs, tels que la garantie que ses propres besoins énergétiques seront satisfaits, que des « marchés libres » seront établis, que la suprématie militaire sera maintenue et que des « régimes amis » seront en place dans les parties du monde considérées comme vitales pour sa propre sécurité et ses besoins économiques. Le totalitarisme inversé claironne également la cause de la démocratie dans le monde. (bid., 52)

Contrairement au totalitarisme fasciste, nazi ou soviétique, le « totalitarisme inversé » (version autoritaire assumée du néolibéralisme) permute le rapport de pouvoir entre le politique et l’économique. Ici, ce n’est pas le pouvoir politique qui légifère « du haut vers le bas », qui cadre ou détermine le système économique, mais le capitalisme monopolistique qui dirige le politique.

Bibliographie

Brown, Wendy. 2007. « Democracy and Bad Dreams ». Theory & Event 10(1).

Hennette Vauchez, Stéphanie, Maria Kalogirou, Nicolas Klausser, Cédric Roulhac, Serge Slama, et Vincent Souty. 2018. « Ce que le contentieux administratif révèle de l’état d’urgence ». Cultures & conflits (112):35‑74.

Jones, Adrian L., et Rhoda E. Howard-Hassmann. 2005. « Under Strain: Human Rights and International Law in the Post 9/11 Era ». Journal of Human Rights 4(1):61‑71.

Sidel, Mark. 2006. « Après le Patriot Act : la seconde vague de l’anti-terrorisme aux États-Unis ». Critique internationale 32(3):23‑37.

Manin, Bernard. 2012. Principes du gouvernement représentatif. Paris: Flammarion.

Wolin, Sheldon. 2008. Democracy Incorporated. Managed Democracy and the Specter of Inverted Totalitarianism. Princeton (N.J.): Princeton University Press.

Wolin, Sheldon. 1996. « Democracy & Counterrevolution ». Nation 262(16):22‑24.

Wolin, S. (2003, mai 1). « Inverted Totalitarianism ». https://www.thenation.com/article/archive/inverted-totalitarianism/

Wolin, Sheldon. 2004. Politics and Vision: Continuity and innovation in Western Political Thought. Expanded ed. Princeton, N.J: Princeton University Press.

Thierry Simonelli
Thierry Simonelli
Publications: 11

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