Prière de confondre théorie critique et théorie de la conspiration

Dans le contexte du critère de démarcation entre « vraies » et « fausses » sciences, Karl Popper proposait la notion de la « théorie conspirationniste de la société », pour la distinguer des « sciences » de la société.

La notion actuelle de la « théorie de la conspiration » ou du « conspirationnisme » repose sur la définition qu’en donnait Popper dans les années 1960.

Dans le contexte du critère de démarcation entre « vraies » et « fausses » sciences – distinction qui malgré sa popularité toujours actuelle n’aura pas fait long feu en philosophie de la science ou en épistémologie – Popper proposait également la notion de la « théorie conspirationniste de la société », pour la distinguer des « sciences » de la société (telles que les théories économiques et sociales de von Hayek ou de Milton Friedmann). Suivant Popper, le « conspirationnisme » ou la pseudoscience sociale ne serait qu’une version sécularisée du théisme :

This theory, which is more primitive than most forms of theism, is akin to Homer’s theory of society. Homer conceived the power of the gods in such a way that whatever happened on the plain before Troy was only a reflection of the various conspiracies on Olympus. The conspiracy theory of society is just a version of this theism, of a belief in gods whose whims and wills rule everything. It comes from abandoning God and then asking: ‘Who is in his place?’ His place is then filled by various powerful men and groups—sinister pressure groups, who are to be blamed for having planned the great depression and all the evils from which we suffer.

Popper, K. R. (2002 [1963]). Conjectures and Refutations : The Growth of Scientific Knowledge. Routledge, p. 165-166)

De même que les Grecs qui, selon Popper, expliquaient les phénomènes du monde et de la société en se demandant à quel complot, à quel dieu, ils pouvaient bien servir, de même le conspirationniste moderne expliquerait la société à partir des intérêts des personnes au pouvoir :

« The belief in the Homeric gods whose conspiracies were responsible for the vicissitudes of the Trojan War is gone. But the place of the gods on Homer’s Olympus is now taken by the Learned Elders of Zion, or by the monopolists, or the capitalists, or the imperialists. »

(Op. cit. p. 459)

Ainsi, le marxisme ou la sociologie ‹ compréhensive › de Max Weber, ou pourquoi pas les sciences sociales critiques dans leur ensemble, ont la même valeur de vérité, ou proposent un même type de savoir pour Popper que la religion grecque antique ou les Protocoles des Sages de Sion. Le fameux critère de démarcation poppérien se disqualifie aisément à l’usage.

(On aura vu entretemps que pour Bruno Latour, il n’y a pas de différence notoire entre les pensées critiques d’un Bourdieu ou d’un Foucault, et le conspirationnisme. Cf. Latour, B. (2004). Why Has Critique Run out of Steam? From Matters of Fact to Matters of Concern. Critical Inquiry, 30(2), p. 228-229 : « In both cases, you have to learn to become suspicious of everything people say because of course we all know that they live in the thralls of a complete illusio of their real motives. »)

Popper explique :

The conspiracy theorist will believe that institutions can be understood completely as the result of conscious design; and as to collectives, he usually ascribes to them a kind of group-personality, treating them as conspiring agents, just as if they were individual men.

(Op. cit, p. 168)

Bien évidemment, concède le philosophe, il existe des complots. Mais : ils sont fort peu nombreux et n’ont aucun effet sur la vie sociale. (Op. cit. p. 460) La supériorité de la vraie science repose ainsi sur une fausse croyance évidente. (Pour une liste impressionnante des faits rares et de leurs conséquences inexistentants selon Popper, voir p.ex. Mearsheimer, J. J. (2011). Why Leaders Lie : The Truth about lying in International Politics. Oxford University Press.)

Popper fut proche de Friedrich Hayek et de Milton Friedman, avec lesquels il avait fondé la Société du Mont Pèlerin en 1947. Une Société connue pour sa rigoureuse adhésion à la science économique la plus neutre et pour son impact social et politique négligeable.

Si l’argument de Popper est logiquement et épistémologiquement insoutenable, il n’en a pas été moins efficace par son alternative simpliste – science ou religion – et par l’interdit implicite de toute forme de réflexion qu’il sous-tend. Car quiconque verrait un intérêt à l’œuvre de cette conception de la conspiration, se verrait aussitôt relégué au conspirationnisme et exclu de la discussion. Grâce à Popper, on pourra affirmer que tout critique du conspirationnisme relève du conspirationnisme.

Un mécanisme ou une technique rhétorique familiers à Popper qu’il avait lui-même nommé « stratégie d’immunisation » de théories contre leur réfutation. La théorie poppérienne du conspirationnisme fournit donc une excellente illustration de l’immunisation réflexive à l’œuvre.

Popper aura ainsi contribué à cette « liberté d’expression » particulière revendiquée par le ‹ think-tank › du Mont-Pèlerin : toute critique du « marché libre », c’est-à-dire du marché publiquement régulé du libéralisme économique par voie du droit économique et financier, relève d’emblée du discours irrationnel, du bavardage non-scientifique, soit du conspirationnisme. L’histoire de la lutte actuelle conte la présupposée « désinformation » ou « mésinformation » trouve chez Popper son père fondateur.

Voir l’article « La théorie du complot de Karl Popper » (https://www.thsimonelli.net/la-theorie-du-complot-de-karl-popper/)

Pour les critiques du critère de démarcation, voir p. ex. :

  • Agassi, Joseph. 1991. “Popper’s Demarcation of Science Refuted.” Methodology and Science 24.
  • Agassi, Joseph. 2014. Popper and his Popular Critics. Springer.
  • Hansson, Sven Ove. 2006. “Falsificationism Falsified.” Foundations of Science 11 (3): 275–86.
  • Lakatos Imre. Science and Pseudoscience (BBC Radio Talk. 30 June 1973. https://www.lse.ac.uk/…/science-and-pseudoscience…/)
  • Mahner, Martin. 2007. « Demarcating Science from Non-Science. » In T. A. F. Kuipers (Éd.), General Philosophy of Science (p. 515‑575). North-Holland.
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Thierry Simonelli
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