L’hypnose des masses

La psychologie des foules et ses imitateurs contemporains se targuent de la même posture élitiste qui nourrit le mépris intellectuel du populisme : les classes populaires sont bêtes, irrationnelles et donc vulnérables à toute forme de manipulation.

À l’heure où certains psychologues se sentent appelés à réanimer la psychologie dilettante de Gustave Le Bon en la recyclant, sans autre détour historique ou scientifique, en une psychologie du totalitarisme (Cf. Desmet, M. (2022). The Psychology of Totalitarianism), il est intéressant de rappeler les positions politiques du père de la psychologie des foules, rebaptisée en « formation de masse » ou « hypnose de formation de masse » (mass formation hypnosis).

Dans l’ensemble de ses écrits, psychologiques ou politiques, Gustave Le Bon se positionnait toujours contre les classes populaires. C’est à l’irrationalité des masses, de la vermine populaire – n’oublions pas ce haut fonctionnaire de Luxe qui, il n’y a pas si longtemps, voulût désinfecter les marches du Parlement après un passage de la populace – que l’on doit la destitution de la « petite aristocratie intellectuelle » qui a « créé et guidée » les civilisations. (Le Bon. La psychologie des foules. 1895)

Ainsi, la psychologie des foules et ses imitateurs contemporains se targuent de la même posture élitiste qui nourrit encore le mépris intellectuel du populisme : les classes populaires, la canaille, est bête, irrationnelle, psychotique ou hypnotisée et donc vulnérable à toute forme de manipulation qui s’adresserait à leur bêtise par des discours simplificateurs, et à leurs bas instincts par l’appel aux émotions.

Derrière la pseudo-critique de l’intellectuel, on retrouvera sans peine la politique de l’inventeur d’une psychologie pour l’homme d’État qui ne veut « pas être trop complètement gouverné » par la « barbarie primitive » de la racaille.

Le Bon est très explicite sur ce point :

À partir du moment où la révolution descendit de la bourgeoisie dans les couches populaires, elle cessa d’être une domination du rationnel sur l’instinctif et devint au contraire l’effort de l’instinctif pour dominer le rationnel. Ce triomphe légal d’instincts ataviques était redoutable. Tout l’effort des sociétés, effort indispensable pour leur permettre de subsister, fut constamment de réfréner, grâce à la puissance des traditions, des coutumes et des codes, certains instincts naturels légués à l’homme par son animalité primitive. II est impossible de les dominer et un peuple est d’au plus civilise qu’il les domine davantage. Mais on ne peut les détruire, l’influence de divers excitants les fait reparaitre facilement. C’est pourquoi la libération des masses populaires est si dangereuse.

« La grande force des principes révolutionnaires fut de donner bientôt libre cours aux instincts de barbarie primitive réfrénée par les actions inhibitrices séculières du milieu, de tradition et des lois. Tous les freins sociaux qui contenaient jadis la multitude s’effondrent chaque jour ; elle eut la notion d’un pouvoir illimité et la joie de voir traquer et dépouiller ses anciens maitres. »

Gustave Le Bon. La Révolution française et la psychologie des révolutions, p. 56

Sur le même ton, on lira chez Desmet : « Les masses sont enclines à commettre des atrocités contre ceux qui leur résistent et les exécutent généralement comme s’il s’agissait d’un devoir éthique et sacré. » (Desmet, p. 103-104) Ou encore, de manière plus métaphysique : « Les foules et leurs dirigeants sont aveuglément entraînés dans un maelström de destruction, jusqu’à ce qu’ils soient confrontés à la conséquence ultime du raisonnement qui a monopolisé leur esprit : la logique mécaniste d’un univers mort et sans âme. » (Desmet, p. 119-120)

Avec la psychologie des foules, c’est donc tout le programme du psychologisme du XIXᵉ siècle qui revient à l’ordre du jour. C’est ce qui apparaît dès les premières pages du livre : la différence entre les dictatures classiques et le totalitarisme est, avant toute autre chose, psychologique. Pour Desmet, l’essence des dictatures tiendrait dans leur « climat de peur », alors que le totalitarisme reposerait dans la « formation de masse », c’est-à-dire dans l’hypnose collective. Voilà 70 ans de recherches en histoire, en sociologie, en sciences et philosophie politiques résumées au principe psychologique le plus simple. Ne reste plus qu’à trouver ces « masses totalitarisées », dont l’auteur ne fournit aucun critère de diagnostic ou d’identification…

Pour une relecture critique de l’ouvrage de Desmet voir : L’étrange hypnose des masses .

Thierry Simonelli
Thierry Simonelli
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